Les trolls peuvent-ils avoir raison du web social ?

Hier à Paris se tenait un procès assez inédit, celui de deux jeunes hommes qui avaient diffusé sur les réseaux sociaux des messages menaçants, orduriers et de nature à porter gravement atteinte à la sécurité de la journaliste Nadia Daam d’Europe 1.

Ils ont été condamnés à des peines de prison avec sursis.

Pour mémoire, ce déferlement de haine avait suivi une chronique diffusée à l’antenne le 1er novembre 2017 dans laquelle la journaliste dénonçait une campagne de haine menée sur le forum Blabla 18/25 de jeuxvideo.com contre deux militants féministes. « A ce stade de bêtise crasse et de malveillance, il faudrait que les membres de ce forum songent à léguer leur cerveau à la science pour qu’on sache comment il est possible de rester en vie en étant aussi con », avait-elle notamment déclaré, expliquant que « leur maturité cérébrale n’a visiblement pas excédé le stade embryonnaire », et ajoutant que le forum « représentait le bac marron d’internet, les déchets non recyclables ».

Il s’en était suivi un flot d’injures et de menaces surréalistes de la part des membres du forum dont deux comparaissaient hier devant la XXXème Chambre Correctionnelle de Paris.

Ce qui m’a frappé dans le récit de l’audience que certains journalistes ont publié, ce sont les dialogues entre les magistrats et les prévenus. En voici quelques extraits relayés par Mediapart.

Avec son compte “Tintin Dealer”, Mohamed a posté sur Twitter un photomontage où Nadia Daam a les traits d’un otage sur le point de se faire assassiner par l’État islamique.

— Vous rendez-vous compte de la violence de cette photo ? demande la présidente du tribunal.

— En réalité, au moment du photomontage, je n’avais pas pris en compte tout ça, que ça pouvait être menaçant, bredouille le jeune homme à la barre.

— On vit quand même sur la même planète ! Un drapeau de Daech, ça n’est pas menaçant ?

— Je tiens à m’excuser auprès de madame Daam. Quand j’ai posté la photo, des soutiens de madame Daam m’ont demandé de la supprimer. Au début, je n’ai pas compris. C’est en garde à vue que j’ai appris qu’elle avait été menacée.

— Vous avez prétendu que c’était un message humoristique, je ne vois pas en quoi.

— C’est vrai que ce n’est pas tellement humoristique, répond Mohamed en baissant la tête.

— Vous postez ça, et ça devient public.

— Je ne savais pas que beaucoup de personnes allaient le voir. J’ai fait ça depuis une connexion non sécurisée. Je pensais qu’il n’y aurait que les gens qui me suivent [sur Twitter – ndlr] qui le verraient.

— Vous ne vous dites pas qu’en publiant un montage avec sa tête, vous la mettez en danger ?

— Sur le moment, non.

— (…) J’ai voulu faire le malin, en fait. Je me suis dit qu’une photo, c’était moins que des paroles. En fait, je me suis rendu compte après que c’est la même chose. C’est totalement disproportionné.

Edifiant !

C’est au tour de Virak de répondre aux questions du tribunal. Lui est jugé pour menaces de viol contre Nadia Daam. Sur le fameux forum 18-25, il avait posté ce message depuis son compte “403” : « En tout cas, la MILF brunette, je lui remplis sa petite bouche de mon foutre. » 

— C’est une menace de viol, note la présidente du tribunal.

— Pour moi, ce n’était pas une menace. C’était amusant, c’était pour la galerie. J’ai voulu faire une remarque humoristique, mais je n’était pas très inspiré, élude le jeune homme.

— Votre désinvolture aujourd’hui encore est préoccupante. Vous n’êtes pas en soirée avec des amis.

— Je ne peux pas vous expliquer. À mes yeux, c’était seulement une image, comme « Je t’emmerde » ou « Je vais te couper les oreilles en pointe ». Je l’avoue, je ne suis pas Guillaume Apollinaire.

— Vous n’êtes pas Apollinaire, mais le problème, c’est que vous publiez.

— Je pensais que ça ne serait pas beaucoup lu. Il y a beaucoup de “bots”, mais peu de gens actifs sur les forums. Je n’avais pas l’intention de la menacer. Je le regrette. Il y a eu des conséquences sur sa vie, mais aussi sur la mienne : j’ai été mis à pied et je risque d’être licencié pour un message de deux ou trois secondes.

— À bientôt 35 ans, si vous ne réalisez pas, c’est inquiétant ! Son métier n’est pas d’être menacée et insultée.

— Je n’ai pas considéré que ça allait prendre autant d’ampleur, je le regrette. Aujourd’hui, je fais moins le malin.

— Derrière un clavier, c’est plus facile, mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas préjudiciable.

— Je ne pensais pas que les journalistes allaient remonter tout le flot d’insultes du forum. J’ai l’habitude de poster des messages subversifs, je ne la visais pas personnellement.

Consternant !

Depuis toujours, le web social est peuplé de trolls et pollué par leurs saillies et leurs outrances. Certes, il n’y a pas que ça sur les réseaux mais leur violence est si virale et parfois si rémanente qu’elle en devient incontournable. On voudrait bien ne pas y prêter attention, penser à la phrase de Talleyrand, « Tout ce qui est excessif est insignifiant, » mais on n’y parvient que très difficilement. Et quand on lit le dialogue ci-dessus, on a des raisons supplémentaires de désespérer.

Voilà deux jeunes types mis la tête dans leur M… qui balbutient, minables, une stratégie de défense qui les fait passer pour de sinistres crétins incapables de mesurer la portée de leurs publications, qui utilisent le web comme un jeu, qui n’ont aucune conscience de la réalité et qui ne se définissent que par l’appartenance au groupe. Le font-ils pour alléger le verdict ou sont-ils désormais en pleine conscience ? Je ne saurais le dire.

La seule chose que j’ai envie de dire, à l’aune de cette actualité et de ces dialogues édifiants, est que nous avons une vraie responsabilité. Nous qui ne sommes pas des trolls incultes et inconscients devons veiller à ce que le web social ne soit pas dominé par ces énergumènes. Nous devons résister et nous battre pour que ces trolls deviennent à terme un épiphénomène, et rien de plus important que ça.

Et ne regardons pas cela comme si nous en étions extérieurs, comme pas concernés. Chacun d’entre nous a une mission de modération pour que le web social, ce formidable espace de liberté d’expression et d’échange ne devienne pas cette boue infâme qui est la décadence de nos sociétés par la victoire du vulgaire et de l’indigent.

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