Doit-on laisser Bertrand Cantat faire son métier tranquillement ?

Le sujet déchaîne les passions sur la toile et ailleurs depuis la Une très controversée des Inrocks et la programmation d’une tournée estivale malmenée par des opposants au chanteur, celles et ceux qui estiment qu’il n’est pas supportable de voir le meurtrier de Marie Trintignant se faire applaudir sur scène, presque comme si de rien n’était. Ils sont nombreux et déterminés, hantent les antichambres des collectivités pour appeler les élus à retirer leurs subventions aux festivals qui programment l’ancien leader de Noir Désir. Et ils obtiennent gain de cause.

De l’autre côté, Bertrand Cantat invoque son drame personnel, la peine de prison, le fait de l’avoir purgée et son aspiration à pouvoir se réinsérer comme tout condamné qui a payé sa dette à la société. Ses fans crient à la censure d’un tribunal populaire qui lui infligerait une sorte de double peine.

Si je suis clairement un opposant farouche à toute forme de censure dans l’expression artistique, considérant que c’est au public de faire ses choix en étant confronté à la plus grande diversité possible, je comprends parfaitement la polémique qui entoure la tentative de come back de Cantat.

Le meurtre de Marie Trintignant en 2003 a légitimement bouleversé la société française. Qu’il en soit quitte de la justice est une chose, qu’il en soit quitte de l’opinion en est une autre.

Même s’il a purgé sa peine d’un point de vue technique (bien qu’il en ait effectué la moitié comme la plupart des condamnés), l’opinion garde en mémoire l’atrocité des faits, ne lui pardonne pas et ne lui pardonnera sans doute jamais. Et c’est parfaitement compréhensible quand on y réfléchit calmement. Le crime qu’il a commis est évidemment une tâche indélébile dans l’esprit d’une partie du public. Qu’il soit sorti de prison n’y change rien.

Les sociétés fonctionnent à l’émotion. Ce n’est pas une double peine, c’est la rémanence de l’émotion initiale qui ne s’estompe pas car le temps de l’opinion n’est pas le même que celui de la justice et les tribunaux ne peuvent rien pour apaiser la colère et l’indignation.

En cela, je ne suis pas d’accord du tout avec le Philippe Laflaquière, le juge d’application des peines qui a décidé en 2007 d’accorder sa libération conditionnelle au chanteur et qui signe aujourd’hui une tribune sur le site de France Info. Dans son texte, il s’abaisse à opposer, comme le font les ennemis de la liberté de parole sur les réseaux sociaux la justice qui serait noble, sereine, mesurée et l’opinion qui serait génératrice de dictature :

« C’était sans compter la montée en puissance des réseaux sociaux, formidable caisse de résonance d’une « dictature de l’émotion » depuis longtemps dénoncée. Bien évidemment, le magistrat et le citoyen que je suis ne peuvent qu’approuver la libération de la parole et l’action des mouvements féministes. Mais ce combat pleinement légitime tourne maintenant à la vindicte publique. Sans autre forme de procès, une véritable mise au pilori en place médiatique. »

Dire que ce sont « les réseaux sociaux » qui s’expriment n’a pas de sens. Ce sont tout simplement des hommes et des femmes qui usent d’une possibilité de faire librement entendre leur point de vue pour l’exprimer. Le fait qu’ils soient plus nombreux ou plus bruyants que les fans de Bertrand Cantat ne saurait autoriser le magistrat à parler de dictature.

La véritable dictature serait celle qui interdirait au public d’exprimer ses émotions, fussent-elles plus durables que les décisions de justice. Bertrand Cantat a effectivement le droit à la réinsertion mais l’exercice de ce droit ne peut en aucun cas contraindre le public à se taire.

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