Non, Caroline de Haas, on n’arrête pas les réseaux sociaux

Dans un billet intitulé « J’arrête » publié sur la plateforme de blogs de Mediapart, Caroline de Haas, figure de la lutte contre la loi El Khomri, activiste, féministe réputée, a annonce son départ des réseaux sociaux suite à une avalanche de messages haineux et agressifs à son encontre après un article [sciemment ?] mal titré de l’Obs, une interview de Marlène Schiappa, un tweet d’Eric Nauleau sur les agressions sexuelles à l’Unef,…

Visiblement à bout, elle nous annonce sa décision :

Je suis fatiguée de ces violences.

Je suis fatiguée de savoir que mes ami.e.s, ma famille et mes collègues voient des messages haineux à mon encontre.

Je suis fatiguée de ces espaces sur lesquels des agresseurs, par milliers, me harcèlement et m’insultent en toute impunité.

J’arrête. Je quitte les réseaux sociaux pour un temps indéterminé.

Nul ne peut évidemment contester l’extrême violence des conversations sur les réseaux sociaux, surtout quand elles touchent à des sujets sensibles et clivants et l’on comprend que cela puisse être totalement épuisant pour une activiste, même si elle s’est servie par le passé de cette même violence au profit des causes qu’elle défendait, comme lorsqu’elle dénonça la loi El Khomri et appela à des mobilisations qui furent, elles-aussi, violentes.

Mais revenons à cette annonce de départ. Comme pour appuyer l’insignifiance de ces fameux réseaux, elle conclut sa note par cette formule emprunte de conviction positive :

La bonne nouvelle ? C’est qu’on peut changer le monde sans être sur les réseaux sociaux. Je me dis même qu’on le change sans doute mieux sans eux.

Le problème, c’est que cette phrase est totalement absurde.

C’est quoi les réseaux sociaux ? Ce n’est que la société qui s’exprime, certes avec violence parfois, mais les réseaux ce sont les citoyens, les consommateurs, les activistes,… Le simple fait de dire « les réseaux sociaux » comme pour décrire une sorte de monde à part est une connerie. Depuis le milieu des années 2000, les individus ont colonisé des plateformes technologiques qui leur ont offert gratuitement des moyens d’expression à une relative grande échelle. Il n’y a pas d’un côté la vraie vie et de l’autre les réseaux sociaux : la société dans son immense majorité se retrouve et s’exprime sur ces plateformes.

Quitter les réseaux sociaux, c’est quitter la société. C’est renoncer au débat politique, c’est abandonner l’activisme, c’est avoir le projet de ne plus être dans les conversations. C’est le renoncement total de l’efficacité de l’action. C’est possible évidemment mais cela revient pour Caroline de Haas à renoncer à tous ses combats.

Car, qu’elle le veuille ou non, que ça lui fasse plaisir ou pas, qu’elle ait un compte Twitter, une page Facebook ou rien du tout, elle sera sur les réseaux si elle continue à se battre pour les causes auxquelles elle croit. Les gens parleront d’elle et continueront d’exprimer publiquement et potentiellement violemment leur opinion. La seule différence est qu’elle n’aura plus de compte à son nom. So what ?

Cela fait partie du destin de toute personne publiquement engagée dans la vie civile. Ce sont les codes de la société médiatique dans laquelle nous vivons en 2018 car les réseaux sociaux sont devenus « mainstream », ils sont le lieu principal des conversations.

On  ne part pas des réseaux sociaux car on ne décide pas des conversations des autres et l’on ne peut pas s’extraire de manière autoritaire à la vindicte populaire quand on porte des causes publiques. « Arrêter les réseaux sociaux » pour reprendre l’expression de Caroline de Haas, ce n’est pas débrancher une imaginaire prise électrique du mur et décider que tout ce qui s’y passe n’existera plus. On ne met pas la société sur « Off. »

Je le dis depuis des années et je l’avais écrit dans mon essai sur la révolution numérique en 2010 : il faut arrêter de considérer Internet comme un monde à part principalement peuplé d’irréductibles crétins anonymes. Internet est un miroir de nos sociétés, certes grossissant et souvent extravagant du fait du sentiment d’impunité dont se parent certains internautes, mais il représente le monde dans lequel nous vivons, un laboratoire en temps réel de nos inclinaisons, de nos passions et de nos faiblesses, une gigantesque plateforme sur laquelle tout le monde peut s’exprimer et, même si certains peuvent le déplorer, qui nous ressemble finalement beaucoup.

Une réflexion au sujet de « Non, Caroline de Haas, on n’arrête pas les réseaux sociaux »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s